Le Beaujolais, vin issu du prestigieux
vignoble de la rive ouest de la Saône, entre, on va dire,
Lyon et Mâcon, avec Villefranche en capitale, ne se limite
pas à lannuel Beaujolais nouveau. Pourtant, de plus
en plus dincultes aux papilles anesthésiées
le croient et le braillent à tue-tête : ils célébraient
à son arrivée le Beaujolais nouveau quand la mode
disait quil devait être célébré,
ils le vilipendent sans reconnaissance, maintenant que le vilipender
rend intéressant, eux qui organisaient des fiesta dans des
endroits branchés, où le Beaujolais nouveau était
vendu au prix du champagne. Quelle horreur ! le Beaujolais nouveau
se boit au zinc, avec un saucisson, des rillettes ou un calendos,
pas sous les paillettes ! le Beaujolais, non, mille fois non, ne
peut pas être réduit à un vin commercial, trafiqué,
forcément infâme, aux arômes artificiels trop
prononcés. Certain vignerons, cest vrai, profitent
de laubaine pour vendre cher nimporte quoi, parce que,
pendant des années, le consommateur a accepté dacheter
et de boire nimporte quoi.
Le Beaujolais nouveau, comme nimporte quel vin, se choisit.
Il ne se goutte pas au comptoir de nimporte quel bar, il ne
sachète pas en promo dans nimporte quel hypermarché.
Il y en a du bon, du très bon et du moins bon, qui parfois
sapproche de linfâme. Moi, jadore le Beaujolais
nouveau, je me le fais livrer par le
Savour Club (de 3 à 5 € la bouteille), le troisième
jeudi de novembre : le décret du 12 septembre 1937 qui réglemente
lappellation (signé par le Président de la République
Albert Lebrun, alors en résidence dété
au château de Rambouillet), nautorise la vente du Beaujolais
nouveau que du troisième jeudi de novembre au 31 décembre
à minuit. Je demande toujours au Savour Club de glisser dans
le carton quelques bouteilles de Mâcon blanc primeur, de Côte
du Rhône primeur, et de Beaujolais villages primeur, je les
déguste tous comme des vins festifs et frais, des vins primeurs,
donc jeunes, immatures, insouciants et caractériels.
Jadore aussi les dix Grands Crus
du Beaujolais, ils nont rien de nouveau, mais je ne
me lasse pas de les découvrir, Juliénas, Morgon, Chiroubles,
Côte de Brouilly, Chénas, Moulin à Vent, Régnié
et Saint Amour, le Fleurie est entre tous les vins mon préféré,
jadore aussi le Brouilly, surtout celui du Château
du Bluizard, né en plein cur du vignoble
historique, à Saint Étienne la Varenne, dans le domaine
qui appartient depuis 1625 à la
dynastie des Saint Charles. On y travaille en famille,
avec un seul but : donner la vie à des vins sérieux,
ambitieux, dont on peut être fier, des vins typiques, des
vins puissants. Le vin est un être vivant qui a une âme,
qui évolue. Il exprime le caractère de son viticulteur,
il traduit ses émotions et ses états dâme
: des vins peuvent partager le même terroir, le même
soleil, être issus du même cépage, bénéficier
dautant dattentions, ils nauront jamais le même
goût, chacun gardera sa personnalité.
Le cépage, cest la race du raisin : le beaujolais rouge
est de cépage Gamay (acheter une bouteille de Gamay, cest
acheter une bouteille de vin dont on ignore la provenance, issu
dun cépage Gamay). Les Saint Charles sont des artisans,
des
artistes : les vins du domaine sont produits à lancienne,
mais la tradition a été modernisée, adaptée,
améliorée, sans être industrialisée.
Le Château
du Bluizard produit du Beaujolais villages blanc (mono
cépage Chardonnay, vendange manuelle, petite production de
10.000 bouteilles, 5,34 €), parfait pour lapéritif
ou pour accompagner la cuisine exotique, exceptionnel avec des mélanges
salé sucré, du Beaujolais
villages rouge (évidemment
Gamay, vendange manuelle, 4 €), excellent et en plus, pas cher
(on se connaît, vous savez ce que jen pense : le bon,
le très bon, ne sont pas forcément chers, il faut
juste savoir où le trouver), du
Brouilly à tomber par terre, que lon retrouve
sur des tas de très bonnes tables à travers le pays
(vendange manuelle, 6 €). Lappellation dorigine
contrôlée (AOC) Brouilly existe depuis le 19 octobre
1938 : dans un périmètre fixé par décret,
autour de Saint-Étienne la Varenne, dans le département
du Rhône, 1300 hectares de Gamay sont maintenant cultivés
par 400 viticulteurs. Le trésor du domaine, cest
la Grande Cuvée AOC Brouilly : il vous fait tutoyer
les anges si vous le servez avec un gibier rôti, une viande
rouge saignante, ou une entrecôte grillée ! Issu dune
petite parcelle dun hectare de vieilles vignes (de 60 à
80 ans), il a une jolie robe carmin et un nez très prononcé
de fruits noirs, il dégage en bouche des arômes de
cerise noire, de violette et de réglisse. Jean de Saint Charles
utilise sa botte secrète pour donner à ce vin sa personnalité,
cest la technique du bâtonnage
: il va gratter de temps en temps le fond du foudre pour remettre
les lies en suspension, ça donne un vin tannique. Fin et
harmonieux, mais tannique. Le vin ne quitte la cave quune
fois rendu à maturité : il passe dabord onze
mois en fût, puis six à neuf mois en bouteille, allongé
à lombre, au frais, tranquille.
La famille Saint Charles possède aussi, depuis une centaine
dannées, le voisin Domaine
de Conroy, qui produit des vins plus stylés et plus
austères, moins généreux, plus rustiques, quil
faut raisonnablement laisser vieillir, du Brouilly
(6 €), et du Côte de Brouilly
(5,64 €). Il vous faut goûter ce vin de terroir, forcément
vous laimerez, forcément vous succomberez, forcément,
comme moi, vous en ferez un de vos préférés.
Vous
commandez directement au Domaine par téléphone ou
via le Net, vous pouvez aussi refiler ladresse à
votre caviste ou votre resto préféré, il ne
vous en voudra pas. Bonnes routes !
paru dans Gazoline du juin
2003
© Pierre-Brice LEBRUN & Gazoline
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