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    © pierre-brice.net
    & abcd'air
   
2002 / 2005
    édité par abcd'air

   

   

 
retrouvez ci-dessous tous mes articles
parus dans le magazine 30 Millions d'Amis


Je n’en crois pas mes yeux et mes oreilles. C’était donc vrai : la fille de Daktari a eu un fils avec Tarzan ? Incroyable ! Il vit à Genève et s’appelle Pierre, Pierre Challandes. Il parle aux milans, plaisante avec les hiboux, déjeune avec des magots. Les fauves rigolent de ses plaisanteries, qu’ils sont d’ailleurs souvent les seuls à comprendre.
Il a dû, à l’atterrissage, tomber d’un avion, alors il est resté là, dans la campagne Genevoise, à deux pas du Lac et de l’aéroport. Il a sympathisé avec les chevreuils, élevé un écureuil blessé, nourri au biberon un hérisson orphelin, puis d’autres sont venus se faire soigner, se réfugier, se reposer, boire le café, se remettre des mauvais traitements infligés par des propriétaires irresponsables, alors Pierre a ouvert un Parc d’accueil animalier, le Parc Pierre Challandes, dans une propriété que l’État fédéral de Genève lui loue maintenant pour une bouchée de pain, parce qu’à cause du trafic aérien, plus personne ne veut l’habiter. De 1974 à 1991, avant que l'association ne soit créée, il s’est débrouillé seul, Pierre, il a tout payé de sa poche : il dirigeait une galerie d’art. Maintenant, il est épaulé par une équipe de bénévoles dévoués, qui l’aide à entretenir le Parc, à nettoyer les abris des animaux, à les nourrir : chacun vient selon ses disponibilités donner un coup de main, seul ou en famille, avec son chien, son chat ou son perroquet, tous les jours ou quelques heures par semaine.

Pierre, le matin, suivi par Zézette le chien, un bâtard trouvé sur le bord de la route, va dire bonjour aux uns et aux autres. Il salue Monsieur le Grand-Duc, qui veille jalousement sur les petits de ses deux Duchesses, serre la patte aux lémuriens, nos descendants en ligne directe, fait un câlin aux chiens de prairie, sorte de minuscule marmotte américaine, connue pour surveiller son territoire et donner l’alerte au moindre danger, d’où son nom. Il joue à " essaye de m’attraper " avec un écureuil agile, discute, dans la volière, avec Balthazar le mainate et Gudule le cacatoès, qui lui répondent. Impassible et hautain, les oreilles dressées, le lynx ne fait que le tolérer dans son domaine, et Pierre n’entre pas sans précautions chez les pumas : il paraît qu’ils ont tourné dans le film l’Ours, mais Pierre n’en a jamais eu la preuve. Ils sont très sympathiques, mais ils restent des bêtes sauvages, dont il faut se garder.

La star du Parc, c’est Manoir, un Monsieur panthère noire de six ans : c’est lui que vous voyez à la télé, dans une pub pour une marque de peinture. Le tournage achevé, son dresseur s’en est débarrassé en le vendant à un apprenti dompteur qui voulait ouvrir un zoo près de Dunkerque. Il a enfermé, en attendant de trouver des sous, les animaux dans des roulottes minuscules. La Fondation Brigitte Bardot a demandé à Pierre de récupérer Manoir et Benji le puma. Ils étaient dans un état lamentable, Manoir ne pouvait même plus se tenir debout. Maintenant, s’il passe ses journées, allongé sur sa branche préférée, comme Bagheera, c’est parce qu’entre la grasse matinée et la sieste, il s’offre toujours une petite sieste.

Pierre est un autodidacte. Il se plaît à répéter que tout ça ne s’apprend pas, que ça se sent : on comprend les animaux en les observant humblement. C’est aussi un rigolo. Il explique doctement que le serval, ce félin carnivore très élégant qui vit au Sud du Sahara, est assez idiot quand il est tout seul, mais extrêmement intelligent dès qu’il se retrouve en bande. Le contraire de l’homme, en somme. Puis il ajoute, malicieux : un serval, bof, mais des cerveaux ! Un ange passe. Le moins que l’on puisse dire, c’est que Pierre ne se prend pas au sérieux : toujours disponible lorsqu’il travaille dans les allées du Parc, il discute avec les visiteurs, fait caresser Persil, Jules et Pelote, les ratons laveur, ou Poggia le renard, qui ne refuse jamais un Kinder, sa friandise préférée, et vide les poches des imprudents. Il raconte l’histoire de Manoir ou de Suzy le sanglier, qui couche aussitôt sur le dos ses cent kilos pour se faire grattouiller le ventre en couinant de bonheur.

Un Airbus de Royal Jordanian frôle la cime des arbres pour se poser sur l’aéroport de Genève Cointrin. Les visiteurs lèvent la tête : il est drôlement bas ! La piste commence en fait là où se termine le Parc, le vrombissement des avions est assourdissant : c’est pour ça que nous n’avons pas de girafes, assure Pierre sans se départir de son air sérieux.

Cinquante rapaces tournoient dans le ciel, ils font une halte prolongée sur la route de leur migration annuelle. Ils le suivent partout depuis qu’il a récupéré et remis en forme un des leurs : on le reconnaît facilement à son aile très abîmée qui apparemment va mieux. Lorsque les oiseaux se posent, Pierre ne peut pas s’empêcher de déclamer, paraphrasant Napoléon : du haut de cet arbre, cinquante milans nous contemplent ! On ne demande pas si Pierre est dans le Parc, on regarde où sont les milans, qui surfent et cabriolent dans le sillage des Boeing : Pierre est en dessous. On le retrouve en train de jouer avec ses loups à crinière du Brésil, des animaux très rares qui ressemblent plutôt à de grosses hyènes, ou à des renards montés sur échasses. Il n’en reste pas plus de mille cinq cents en vie, zoos compris. Celui de Bâle a demandé à Pierre de récupérer la femelle épileptique, qu’ils ne pouvaient pas garder et qu’ils voulaient euthanasier. Elle est arrivée en couple, pour ne pas s’ennuyer. Depuis, les crises se sont espacées, et Pampa est née.

Les animaux sont tellement bien ici, au Parc, que leur vie de famille s’en ressent : sans stress, avec une alimentation saine et équilibrée, de la considération et des amis, leur vie est belle. Pierre relâche, une fois guéris, ceux qui ne risquent rien, écureuils, chevreuils, rapaces, sangliers ou hérissons, mais presque tous, même libres, continuent à squatter les alentours et à venir dire bonjour aux copains, pour avaler leur gamelle. Les deux concierges, Suzy et Marie-Rose, installées à l’entrée, gardent avec tous les anciens des contacts. D’ailleurs, tiens, quand vous descendrez là-bas, n’oubliez pas de les gratouiller, comme ça, elles vous reconnaîtront quand vous repasserez dans le groin (celle-là, Pierre aurait pu la faire).

Parc d’accueil animalier Pierre Challandes
33, route de Valavran à 1293 Bellevue (sortie Nord-Est de Genève par la route du Lac qui longe le Leman jusqu’à Lausanne)
téléphone : 022 / 774.38.08
télécopie : 022 / 774.30.70
Le parc se visite tous les jours de 8h00 à 11h00 (entrée gratuite)
e-mail :
info@parc-challandes.ch

Pierre Challandes a écrit
et publié ce livre qui est malheureusement épuisé
et introuvable
mais rien ne vous empêche de chercher !

Soutenez Pierre Challandes et sa bande en devenant membre de l’association du Parc d’accueil animalier Pierre Challandes (association à but non-lucratif, reconnue par le Conseil d’Etat de Genève). L’entretien des animaux est assuré uniquement par les cotisations des membres, par des dons, et par la vente des calendriers que le Parc édite chaque année, illustré de ses propres photos. La cotisation annuelle est de 30 francs suisses (environ 20 euros). Vous pouvez adhérer en ligne. Chaque membre peut visiter le parc aussi souvent qu’il le souhaite. L’adhésion comprend l’abonnement aux quatre bulletins que l’association publie chaque année.
Le Parc organise chaque année des journées " Portes Ouvertes " le 3e week-end de septembre.

paru dans 30 Millions d'Amis n° 210 d'août 2004
© Pierre-Brice LEBRUN & 30 Millions d'Amis (photos Alen Meaulle)


Les chiens des émouleurs de Thiers
les Seigneurs des Couteaux

Allongé sur le ventre, l’émouleur a le geste précis et réfléchi. En contrebas de son moulin à émoudre, le torrent de la Durolle rebondit furieusement entre les cailloux, sa force fait tourner la meule de grès, un mince filet de son eau, détourné, la rafraîchit, qui éclabousse l’émouleur, déjà frigorifié, dans cette cabane de planches ouverte à tous les vents. C’est qu’il ne fait pas chaud, dans le Puy de Dôme, en hiver, surtout sur les hauteurs de la montagne thiernoise ! Les simples bouts de ferraille brute, grossièrement découpés, deviennent entre ses mains habiles les lames dangereusement effilées, façonnées, qui ont fait et font encore la réputation du couteau de Thiers.

L’émouleur ne chôme pas : dès douze ou treize ans, il travaille six jours par semaine, dans le hurlement strident de la meule, cinquante pièces à l’heure, trois à quatre grosses par jour, cinq cents lames du lever au coucher du soleil, quand il y a du soleil. L’émouleur est un travailleur indépendant qui loue sa place au propriétaire de l’atelier, souvent un émouleur à la retraite, et travaille pour le patron le plus généreux. On le paye treize à la douzaine, pour compenser d’éventuelles pièces défectueuses.
C’est ça, une grosse : douze douzaines, cent quarante-quatre lames payées pour cent soixante lames aiguisées, prêtes à être polies sur du cuivre, à l’étage au-dessus, souvent par les femmes et les enfants (d’où l’expression, bien connue : sois polie, dis bonjour à la lame), puis montées sur le manche, le soir et le dimanche, à la maison, autour du feu. Pendant près de trois siècles, l’émouleur a ainsi fait naître la lame, tandis que le rémouleur, aujourd’hui encore, se contente de lui redonner vie.

Dans sa solitude, l’émouleur a deux compagnons : son canari, qui, de ses trilles, rivalise avec la lame quand elle étincelle sur la meule, et son chien, son indispensable chien. Un émouleur sans son chien est un émouleur qui a bien du mal à émouler ! Le canari, c’est une tradition : chaque émouleur a le sien, installé tout à côté de ses oreilles, qui chante toute la journée, qui serine des mélodies pour égayer l’austère atelier. Le canari de l’émouleur est un peu l’ancêtre du poste de radio du travailleur.
Le chien, lui, ne le quitte pas d’une semelle, mais il n’en fiche pas une ramette : c’est probablement le seul exemple sur terre de collaboration forcée entre l’homme et l’animal où c’est l’homme qui bosse, tandis que l’animal réfléchit. J’en connais, des cockers de salon, qui signeraient des deux oreilles, à condition d’avoir en prime une petite couette !

Il est dressé pour dormir, le chien, pour dormir du matin au soir, lové au creux des reins de son maître, sur ses cuisses ou sur ses fesses, pour faire contrepoids et soulager ses lombaires, pour le réchauffer, lui qui a les mains perpétuellement sous le jet d’eau glacée, qui empêche la meule de trop chauffer et d’abîmer les lames. Le chien ronfle en attendant le casse-croûte du midi, boudin ou poulet, fromage de chèvre ou de vache, et le retour du soir, une longue marche éreintante au travers des forêts giboyeuses, sur des sentiers pentus.

Personne ne sait exactement pourquoi Thiers est devenue la capitale du couteau, tout le monde s’accorde à dire que c’est probablement un hasard. Le terrain était propice : une vallée encaissée et une rivière furieuse habitée par des hommes rudes et courageux. Tout à côté, à Arconsat et à Chabreloche, c’est le pays des colporteurs : chaque famille a au moins un ancêtre qui s’en est allé vendre des babioles, de la verroterie et des colifichets, par monts et par vaux. On retrouve des colporteurs d’Arconsat ou de Chabreloche à travers toute l’Europe, et même aux Etats-Unis, face aux Indiens, ou en Afrique, dans la brousse et la savane.

Au pays d’Ambert et de la Fourme, ils ont fait manufacturer des chapelets : encore aujourd’hui, la majorité des chapelets vendus sur la planète provient d’Ambert et de ses environs. C’est probablement une explication : le premier coutelier était un colporteur retraité, qui savait ce qui, sur la route, pouvait se vendre.

La vallée des Rouets, le long de la Durolle, n’est plus maintenant sillonnée que par les touristes : des sentiers balisés, de un à deux kilomètres et demi, vont de Château Gaillard au bout du monde, c’est-à-dire au centre ville. On peut faire la ballade avec son chien, sur les traces de ses valeureux, mais paresseux ancêtres.

Au centre de la vieille ville de Thiers, au Musée de la Coutellerie, toute l’histoire est racontée en images, de façon ludique, avec des couteaux superbes, des photos et des maquettes. La visite se termine dans l’atelier de Pompon, le dernier émouleur en activité, qui travaille de concert avec le dernier chien d’émouleur digne de ce nom, la belle Olga, un bâtard noir de six ans, vaguement labrador, mais très sympathique.

La star du Musée, jadis, ce n’était ni Pompon, ni sa meule, si ses couteaux, c’était la Pomponnette, un croisé cocker noir comme la suie qui posait pour les photographes en prenant des allures avantageuses, en leur présentant son plus beau profil. Pomponnette avait tout compris de son métier, elle avait conscience, c’est une évidence, de perpétuer la tradition, d’avoir sur ses frêles oreilles un poids phénoménal : elle a été longtemps le dernier chien d’émouleur ! D’ailleurs, avant de partir, elle a formé Fanny, l’épagneul, puis Olga. La Pomponnette, c’était un vrai chien de cirque, un chien d’une intelligence rare : Pompon l’a eu sur le dos de cinq mois à seize ans, il ne s’est jamais remis de sa disparition. Il ne pouvait pas s’approcher de sa planche, mettre en marche sa meule, sans que sitôt elle bondisse sur lui pour s’acquitter avec abnégation de son travail.
C’était quelqu’un, la Pomponnette !
Elle a suivi Pompon jusqu’au Danemark, pour épater les Danois dans un grand magasin, elle a travaillé sur les rives du Leman, et aussi à Paris. Pompon se souvient qu’à Lausanne, un Maître d’hôtel obséquieux lui a demandé : votre chien déjeune ? Elle faisait déjà la première page du journal local.

Les émouleurs ont été remplacés par des machines, c’était une race de seigneurs : le travail, c’était le bagne, mais ils savaient vivre, il y avait l’ambiance de la camaraderie, la solidarité, les concours de belote et les chansons en patois, les champignons et la chasse, le dimanche matin, pour améliorer l’ordinaire de la semaine. Ils étaient libres, mais ils la payaient cher, cette liberté. Ils ont été les premiers à se syndiquer, à négocier avec les patrons leurs conditions de travail, à obtenir des droits et une reconnaissance professionnelle.

Pompon est le dernier émouleur de Thiers : il faut absolument qu’après lui un nouvel émouleur reprenne la meule, un jeune qui en formera d’autres, parce que, le regarder travailler, Pompon, avec son chien, son canari, son savoir faire, c’est rendre hommage à ceux qui, pendant trois siècles, se sont éreintés la vue et le dos, pour faire vivre leur ville et leur famille. Cette émotion, aucune machine, aussi performante soit elle, ne pourra jamais la recréer, même si elle est plus rentable.

Petit carnet pratique
Thiers est dans le Puy de Dôme, au cœur du Parc Naturel Régional du Livradois Forez (04.73.95.57.57), entre Clermont-Ferrand et Saint-Etienne. Vous trouvez toutes les informations nécessaires auprès de l’Office de Tourisme de Thiers (04.73.80.65.65) et du Musée de la Coutellerie (04.73.80.29.39). Dans le centre ville de Thiers, quelques bons restaurants (le Coutelier par exemple ou L’Hôtel de l’Aigle d’Or et de Paris) permettent de découvrir les spécialités auvergnates comme la truffade, l’aligot, le Gaperon ou la saucisse de choux : elle est surtout exceptionnelle à l’Auberge du Montoncel d’Arconsat (04.73.94.20.96) qui fait hôtel et restaurant. La Vallée des Rouets se visite à pieds tous les jours en juillet et en août (navette au départ de la Place de la Mairie).

paru dans 30 Millions d'Amis n° 210 d'août 2004
© Pierre-Brice LEBRUN & 30 Millions d'Amis (textes et photos)

Les chiens des Puces de Madame Max

C’est son anniversaire, aujourd’hui, Madame Max a invité tous ses copains et ses copines, ses frères, ses sœurs et ses enfants, elle a passé en douce tous ses coups de fil, pour lui faire une surprise. Ils sont venus, ils sont tous là, ils ont annulé sans hésiter leurs rendez-vous. Il y a Samantha, la sorcière rigolote qui tortille du museau quand elle est fâchée, Jujube, Ursula, Olympe, Sidonie, Ivoirine et Greg, le futur mari de Samantha, qui ne raterait pour rien au monde une occasion de rencontrer son amoureuse, mais aussi tous les autres, ses potes, ses voisins et ses collègues. Ils ont mis leur plus beau collier, et les voilà qui déboulent l’un après l’autre dans les allées du Marché Jules Vallès, où Madame Max est antiquaire. Elle est connue comme le loup blanc, Madame Max, aux Puces de Paris Saint-Ouen, avec sa meute de bouledogues français qui la suit partout. Ils passent leurs journées dans sa boutique, vautrés sur leurs coussins, installés comme des bibelots de luxe entre les vases ou les horloges, cachés sous la commode Napoléon III, admiratifs devant les glaces et les miroirs biseautés très Art Déco. Comme ils sont taquins, il faut vérifier au fond des tiroirs, avant d’acheter et d’emmener, s’ils ne s’y sont pas caché. Madame Max, on a un peu oublié son nom, son prénom, le nom de son magasin, c’est Madame Max parce que Max est son chien préféré, son bouledogue français de six ans, le chef de la troupe, le papa d’Ursula, le mari de Samantha, le tonton de Jujube : Madame Max et ses chiens, c’est une vraie famille.
Ce n’est pas elle qui a décidé d’adopter un bouledogue français, c’est le contraire. Un petit chien bougon s’est mis un jour à la suivre dans la rue, il n’a pas voulu la lâcher. Madame Max se remettait difficilement d’un grave accident de voiture, elle souffrait beaucoup et ne se déplaçait qu’avec des béquilles : ce n’était pas le moment de ramener un chien à la maison ! Elle a appelé les gendarmes et la société centrale canine : son tatouage correspondait à celui d’un berger allemand. Elle a fait mettre des annonces, elle a téléphoné à tous les vétérinaires des environs : personne ne connaissait ce chien. La SPA, débordée, lui a expliqué qu’à son âge, on ne lui trouverait plus de maître : c’est un vieux chien, un très vieux chien … Madame Max s’est résolue à le garder, bien obligée. Elle l’a appelé Yoggi. Sa convalescence a duré dix mois. Il ne l’a pas quittée d’un coussinet. Il l’a veillée jour et nuit, sans dormir, attentif, constamment aux aguets. Elle était cassée en mille morceaux, mais il la faisait rire, accumulant les gags et les bêtises. Il s’approchait doucement quand elle avait mal, surveillait les allées et venues, montrait les dents aux inconnus, vérifiait que les soins étaient bien faits et n’oubliait jamais l’heure des médicaments : ouaf ! ouaf ! Il ne tolérait pas le moindre bruit et mettait tout le monde au pas. Il la regardait tout le temps avec tendresse : plusieurs fois, elle l’a même vu sourire, ou cligner de l’œil, pour l’encourager. Quand elle a été enfin guérie, presque le jour même, Yoggi s’est éteint paisiblement, dans le canapé, pendant sa sieste. Il est parti heureux et fier d’avoir accompli son devoir, en apportant à celle qui lui avait sauvé la vie tout l’amour et le dévouement dont ses anciens maîtres s’étaient privés en l’abandonnant. Le mari de Madame Max lui a tout de suite ramené Max, puis elle a récupéré Jujube, trouvée un matin sur le seuil, attachée à la poignée de la porte, avec un petit mot : avec vous, je sais qu’elle sera bien.
On est content de se revoir, on se sent, on se renifle, on se poursuit joyeusement dans les allées du Marché Jules Vallès, les chineurs n’en croient pas leurs yeux, de découvrir ici une telle colo, qui gambade entre les bahuts, les buffets et les fauteuils, qui se course au milieu des luminaires et des jouets anciens de Daniel, le voisin : salut, toi ! salut les copains ! Ursula ! comment tu vas ?
- Mais, et Max ? où est Max ?
- Papa ? c’est vrai, ça : il est où ?
- Mon frère n’est pas là ? tu n’as pas vu Max ?
- Max ? c’est pas vrai ! il n’est pas venu ? mais, c’est son anniversaire !
Madame Max confirme aux chiens stupéfaits que Max est puni : il est resté à la maison. Les chiens sont très déçus : ils se faisaient une joie de fêter ensemble l’anniversaire de Max : mais, qu’est ce qu’il a fait, Max, Madame ?
Chez Madame Max, qui habite à la campagne, vivent aussi le chat Miou-miou et la poule Christiane, qui picore les croquettes du chat dans sa gamelle. Elle le suit partout et s’installe même à ses côtés pour faire la sieste. Tout ce petit monde vit en parfaite harmonie, sauf que, hier, Max a invité, pour jouer à la maison, son copain Marquis le Yorkshire, qui s’est mis à courser la poule dans tout le jardin. La pauvre Christiane n’en pouvait plus, quand Alison, la fille de Madame Max, est intervenue. Max était mort de rire. Il a été puni pour ne pas avoir aidé Christiane. Les chiens sont d’accord : c’est normal, c’est mérité, c’est bien dommage.
Ils l’imaginent tout seul chez lui, tandis qu’eux, ici, se retrouvent avec tant de plaisir et de joie, mais ils ne s’inquiètent pas pour lui : Max n’est pas du genre à se laisser aller, il a déjà fait le mur, ou il regarde la télé, 30 Millions d’Amis, les 101 dalmatiens, Lassie, dont il est depuis toujours éperdument amoureux, ou les aventures de Rintintin, son idole, vautré dans le canapé, la gamelle à portée de la truffe, la baballe ou le nonos sous l’oreiller. Madame Max regrette sa sévérité devant la déception des chiens dépités.
- Bon, les chiens ! on arrête de déprimer et on va boire un verre, je vous invite !
- Youpee ! moi, je prends un chocolat ! un Coca, pour moi !
Les voilà tous attablés au Café La Péricole, rue du plaisir, à se raconter des souvenirs et des histoires drôles. On ne l’oubliera pas de sitôt, l’anniversaire de Max : il n’était pas là, le pauvre, mais qu’est ce qu’on a bien rigolé !


Le samedi, le dimanche et le lundi, le plus grand Marché aux Puces du Monde s’étend aux portes de Paris : 11 kilomètres de vitrines sur 7 hectares, 14 Marchés indépendants animés par 2500 marchands qui accueillent chaque week-end à Saint-Ouen près de 200.000 visiteurs, plus que la Tour Eiffel !
Saint-Ouen était encore un petit village à la campagne quand Les Puces sont venues s’y installer en 1832 : les autorités interdisaient les marchés dans la capitale, à cause de l’épidémie de choléra. Entre 1853 et 1870, le Baron Haussmann redessine Paris, il oblige les chiffonniers à s’exiler en banlieue : ils trouvent refuge dans les champs qui longent les remparts, les Puces deviennent alors un marché réputé. La poubelle ne sera inventée, par le Préfet qui lui a donné son nom, qu’en 1884 : ce sont alors les chiffonniers qui, la nuit, font le travail des éboueurs. Ils récupèrent et ramènent leurs trouvailles aux pieds des fortifications. En 1920, Romain Vernaison construit des cabanes qu’il loue aux brocanteurs : c’est la naissance du premier marché officiel des Puces de Paris Saint-Ouen qui porte encore le nom de son créateur.
Madame Max est installée au Marché Jules Vallès : le mur qui lui sert d’enseigne monumentale a été fraîchement repeint, en hommage à Frédéric, le premier porteur des Puces à posséder son propre chariot. Comme jadis les forts des Halles, ils sont plusieurs à se louer aux marchands pour transporter, à travers la foule, les meubles et les colis. Les amis de Frédéric se sont cotisés pour marquer Les Puces de son effigie souriante.
Le Marché aux Puces de Paris Saint-Ouen est ouvert toute l’année le samedi, le dimanche et le lundi, de 10 h à 18 h. On y accède en métro, par la Porte de Clignancourt (ligne 4) ou Garibaldi (ligne 13), en voiture ou en bus (le PC), par la Porte de Clignancourt ou la Porte Montmartre, toutes les infos sont à l’Espace d’accueil et d’information de l’Office de Tourisme de Saint-Ouen (à l’entrée du Marché Paul Bert), 01.58.61.22.90, ou directement au Marché Jules Vallès, 01.40.11.54.41, la boutique de Madame Max s’appelle Arts et Antiquités d’Alison (06.23.94.59.59).


paru dans 30 Millions d'Amis n° 208 de juin 2004
© Pierre-Brice LEBRUN & 30 Millions d'Amis
(photos Alen Meaulle)

 

Pierre-Brice Lebrun
est journaliste free-lance
spécialisé dans le tourisme
le vin et la gastronomie
il collabore régulièrement à différents magazines
dont 30 Millions d'Amis
mais aussi Cheval Magazine
Détours en France
Gazoline ou Central Parc


30 Millions d'Amis est
le magazine mensuel
des droits de l'animal et des devoirs de l'homme

"tout animal doit rester libre, mais l’homme est responsable de tout animal qu’il a apprivoisé
ou qui a perdu la possibilité de vivre libre"
Pierre Challandes


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le Parc Pierre Challandes à Genève (octobre 2004)
les Seigneurs des couteaux : les émouleurs de Thiers (août 2004)
les chiens des Puces de Madame Max (juin 2004)

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