Je nen crois pas mes yeux et mes oreilles. Cétait
donc vrai : la fille de Daktari a eu un fils avec Tarzan ? Incroyable
! Il vit à Genève et sappelle Pierre, Pierre
Challandes. Il parle aux milans, plaisante avec les hiboux, déjeune
avec des magots. Les fauves rigolent de ses plaisanteries, quils
sont dailleurs souvent les seuls à comprendre.
Il a dû, à latterrissage, tomber dun
avion, alors il est resté là, dans la campagne Genevoise,
à deux pas du Lac et de laéroport. Il a sympathisé
avec les chevreuils, élevé un écureuil blessé,
nourri au biberon un hérisson orphelin, puis dautres
sont venus se faire soigner, se réfugier, se reposer, boire
le café, se remettre des mauvais traitements infligés
par des propriétaires irresponsables, alors Pierre a ouvert
un Parc daccueil animalier, le Parc Pierre Challandes, dans
une propriété que lÉtat fédéral
de Genève lui loue maintenant pour une bouchée de
pain, parce quà cause du trafic aérien, plus
personne ne veut lhabiter. De 1974 à 1991, avant
que l'association ne soit créée, il sest débrouillé
seul, Pierre, il a tout payé de sa poche : il dirigeait
une galerie dart. Maintenant, il est épaulé
par une équipe de bénévoles dévoués,
qui laide à entretenir le Parc, à nettoyer
les abris des animaux, à les nourrir : chacun vient selon
ses disponibilités donner un coup de main, seul ou en famille,
avec son chien, son chat ou son perroquet, tous les jours ou quelques
heures par semaine.
Pierre, le matin, suivi par Zézette le chien, un bâtard
trouvé sur le bord de la route, va dire bonjour aux uns
et aux autres. Il salue Monsieur le Grand-Duc, qui veille jalousement
sur les petits de ses deux Duchesses, serre la patte aux lémuriens,
nos descendants en ligne directe, fait un câlin aux chiens
de prairie, sorte de minuscule marmotte américaine, connue
pour surveiller son territoire et donner lalerte au moindre
danger, doù son nom. Il joue à " essaye
de mattraper " avec un écureuil agile, discute,
dans la volière, avec Balthazar le mainate et Gudule le
cacatoès, qui lui répondent. Impassible et hautain,
les oreilles dressées, le lynx ne fait que le tolérer
dans son domaine, et Pierre nentre pas sans précautions
chez les pumas : il paraît quils ont tourné
dans le film lOurs, mais Pierre nen a jamais eu la
preuve. Ils sont très sympathiques, mais ils restent des
bêtes sauvages, dont il faut se garder.
La star du Parc, cest Manoir, un Monsieur panthère
noire de six ans : cest lui que vous voyez à la télé,
dans une pub pour une marque de peinture. Le tournage achevé,
son dresseur sen est débarrassé en le vendant
à un apprenti dompteur qui voulait ouvrir un zoo près
de Dunkerque. Il a enfermé, en attendant de trouver des
sous, les animaux dans des roulottes minuscules. La Fondation
Brigitte Bardot a demandé à Pierre de récupérer
Manoir et Benji le puma. Ils étaient dans un état
lamentable, Manoir ne pouvait même plus se tenir debout.
Maintenant, sil passe ses journées, allongé
sur sa branche préférée, comme Bagheera,
cest parce quentre la grasse matinée et la
sieste, il soffre toujours une petite sieste.
Pierre est un autodidacte. Il se plaît à répéter
que tout ça ne sapprend pas, que ça se sent
: on comprend les animaux en les observant humblement. Cest
aussi un rigolo. Il explique doctement que le serval, ce félin
carnivore très élégant qui vit au Sud du
Sahara, est assez idiot quand il est tout seul, mais extrêmement
intelligent dès quil se retrouve en bande. Le contraire
de lhomme, en somme. Puis il ajoute, malicieux : un serval,
bof, mais des cerveaux ! Un ange passe. Le moins que lon
puisse dire, cest que Pierre ne se prend pas au sérieux
: toujours disponible lorsquil travaille dans les allées
du Parc, il discute avec les visiteurs, fait caresser Persil,
Jules et Pelote, les ratons laveur, ou Poggia le renard, qui ne
refuse jamais un Kinder, sa friandise préférée,
et vide les poches des imprudents. Il raconte lhistoire
de Manoir ou de Suzy le sanglier, qui couche aussitôt sur
le dos ses cent kilos pour se faire grattouiller le ventre en
couinant de bonheur.
Un Airbus de Royal Jordanian frôle la cime des arbres pour
se poser sur laéroport de Genève Cointrin.
Les visiteurs lèvent la tête : il est drôlement
bas ! La piste commence en fait là où se termine
le Parc, le vrombissement des avions est assourdissant : cest
pour ça que nous navons pas de girafes, assure Pierre
sans se départir de son air sérieux.
Cinquante rapaces tournoient dans le ciel, ils font une halte
prolongée sur la route de leur migration annuelle. Ils
le suivent partout depuis quil a récupéré
et remis en forme un des leurs : on le reconnaît facilement
à son aile très abîmée qui apparemment
va mieux. Lorsque les oiseaux se posent, Pierre ne peut pas sempêcher
de déclamer, paraphrasant Napoléon : du haut de
cet arbre, cinquante milans nous contemplent ! On ne demande pas
si Pierre est dans le Parc, on regarde où sont les milans,
qui surfent et cabriolent dans le sillage des Boeing : Pierre
est en dessous. On le retrouve en train de jouer avec ses loups
à crinière du Brésil, des animaux très
rares qui ressemblent plutôt à de grosses hyènes,
ou à des renards montés sur échasses. Il
nen reste pas plus de mille cinq cents en vie, zoos compris.
Celui de Bâle a demandé à Pierre de récupérer
la femelle épileptique, quils ne pouvaient pas garder
et quils voulaient euthanasier. Elle est arrivée
en couple, pour ne pas sennuyer. Depuis, les crises se sont
espacées, et Pampa est née.
Les animaux sont tellement bien ici, au Parc, que leur vie de
famille sen ressent : sans stress, avec une alimentation
saine et équilibrée, de la considération
et des amis, leur vie est belle. Pierre relâche, une fois
guéris, ceux qui ne risquent rien, écureuils, chevreuils,
rapaces, sangliers ou hérissons, mais presque tous, même
libres, continuent à squatter les alentours et à
venir dire bonjour aux copains, pour avaler leur gamelle. Les
deux concierges, Suzy et Marie-Rose, installées à
lentrée, gardent avec tous les anciens des contacts.
Dailleurs, tiens, quand vous descendrez là-bas, noubliez
pas de les gratouiller, comme ça, elles vous reconnaîtront
quand vous repasserez dans le groin (celle-là, Pierre aurait
pu la faire).
Parc
daccueil animalier Pierre Challandes
33, route de Valavran à
1293 Bellevue (sortie Nord-Est de Genève par la route du
Lac qui longe le Leman jusquà Lausanne)
téléphone : 022 / 774.38.08
télécopie : 022 / 774.30.70
Le parc se visite tous les jours de 8h00 à 11h00 (entrée
gratuite)
e-mail : info@parc-challandes.ch
 |
Pierre Challandes
a écrit
et publié ce livre qui est malheureusement épuisé
et introuvable
mais rien ne vous empêche de chercher ! |
Soutenez Pierre Challandes et sa bande
en devenant membre de lassociation du Parc daccueil
animalier Pierre Challandes (association à but non-lucratif,
reconnue par le Conseil dEtat de Genève). Lentretien
des animaux est assuré uniquement par les cotisations des
membres, par des dons, et par la vente des calendriers que le
Parc édite chaque année, illustré de ses
propres photos. La cotisation annuelle est de 30 francs suisses
(environ 20 euros). Vous pouvez adhérer en ligne. Chaque
membre peut visiter le parc aussi souvent quil le souhaite.
Ladhésion comprend labonnement aux quatre bulletins
que lassociation publie chaque année.
Le Parc organise chaque année des journées "
Portes Ouvertes " le 3e week-end de septembre.
paru dans 30 Millions
d'Amis n° 210 d'août 2004
© Pierre-Brice LEBRUN & 30 Millions d'Amis (photos Alen
Meaulle)
Les chiens des émouleurs de
Thiers
les Seigneurs des Couteaux
Allongé sur le ventre,
lémouleur a le geste précis et réfléchi.
En contrebas de son moulin à émoudre, le torrent
de la Durolle rebondit furieusement entre les cailloux, sa force
fait tourner la meule de grès, un mince filet de son eau,
détourné, la rafraîchit, qui éclabousse
lémouleur, déjà frigorifié,
dans cette cabane de planches ouverte à tous les vents.
Cest quil ne fait pas chaud, dans le Puy de Dôme,
en hiver, surtout sur les hauteurs de la montagne thiernoise !
Les simples bouts de ferraille brute, grossièrement découpés,
deviennent entre ses mains habiles les lames dangereusement effilées,
façonnées, qui ont fait et font encore la réputation
du couteau de Thiers.
Lémouleur ne chôme pas : dès douze ou
treize ans, il travaille six jours par semaine, dans le hurlement
strident de la meule, cinquante pièces à lheure,
trois à quatre grosses par jour, cinq cents lames du lever
au coucher du soleil, quand il y a du soleil. Lémouleur
est un travailleur indépendant qui loue sa place au propriétaire
de latelier, souvent un émouleur à la retraite,
et travaille pour le patron le plus généreux. On
le paye treize à la douzaine, pour compenser déventuelles
pièces défectueuses.
Cest ça, une grosse : douze douzaines, cent quarante-quatre
lames payées pour cent soixante lames aiguisées,
prêtes à être polies sur du cuivre, à
létage au-dessus, souvent par les femmes et les enfants
(doù lexpression, bien connue : sois polie,
dis bonjour à la lame), puis montées sur le manche,
le soir et le dimanche, à la maison, autour du feu. Pendant
près de trois siècles, lémouleur a
ainsi fait naître la lame, tandis que le rémouleur,
aujourdhui encore, se contente de lui redonner vie.
Dans sa solitude, lémouleur a deux compagnons : son
canari, qui, de ses trilles, rivalise avec la lame quand elle
étincelle sur la meule, et son chien, son indispensable
chien. Un émouleur sans son chien est un émouleur
qui a bien du mal à émouler ! Le canari, cest
une tradition : chaque émouleur a le sien, installé
tout à côté de ses oreilles, qui chante toute
la journée, qui serine des mélodies pour égayer
laustère atelier. Le canari de lémouleur
est un peu lancêtre du poste de radio du travailleur.
Le chien, lui, ne le quitte pas dune semelle, mais il nen
fiche pas une ramette : cest probablement le seul exemple
sur terre de collaboration forcée entre lhomme et
lanimal où cest lhomme qui bosse, tandis
que lanimal réfléchit. Jen connais,
des cockers de salon, qui signeraient des deux oreilles, à
condition davoir en prime une petite couette !
Il est dressé pour dormir, le chien, pour dormir du matin
au soir, lové au creux des reins de son maître, sur
ses cuisses ou sur ses fesses, pour faire contrepoids et soulager
ses lombaires, pour le réchauffer, lui qui a les mains
perpétuellement sous le jet deau glacée, qui
empêche la meule de trop chauffer et dabîmer
les lames. Le chien ronfle en attendant le casse-croûte
du midi, boudin ou poulet, fromage de chèvre ou de vache,
et le retour du soir, une longue marche éreintante au travers
des forêts giboyeuses, sur des sentiers pentus.
Personne ne sait exactement pourquoi Thiers est devenue la capitale
du couteau, tout le monde saccorde à dire que cest
probablement un hasard. Le terrain était propice : une
vallée encaissée et une rivière furieuse
habitée par des hommes rudes et courageux. Tout à
côté, à Arconsat et à Chabreloche,
cest le pays des colporteurs : chaque famille a au moins
un ancêtre qui sen est allé vendre des babioles,
de la verroterie et des colifichets, par monts et par vaux. On
retrouve des colporteurs dArconsat ou de Chabreloche à
travers toute lEurope, et même aux Etats-Unis, face
aux Indiens, ou en Afrique, dans la brousse et la savane.
Au pays dAmbert et de la Fourme, ils ont fait manufacturer
des chapelets : encore aujourdhui, la majorité des
chapelets vendus sur la planète provient dAmbert
et de ses environs. Cest probablement une explication :
le premier coutelier était un colporteur retraité,
qui savait ce qui, sur la route, pouvait se vendre.
La vallée des Rouets, le long de la Durolle, nest
plus maintenant sillonnée que par les touristes : des sentiers
balisés, de un à deux kilomètres et demi,
vont de Château Gaillard au bout du monde, cest-à-dire
au centre ville. On peut faire la ballade avec son chien, sur
les traces de ses valeureux, mais paresseux ancêtres.
Au centre de la vieille ville de Thiers, au Musée
de la Coutellerie, toute lhistoire est racontée
en images, de façon ludique, avec des couteaux superbes,
des photos et des maquettes. La visite se termine dans latelier
de Pompon, le dernier émouleur en activité, qui
travaille de concert avec le dernier chien démouleur
digne de ce nom, la belle Olga, un bâtard noir de six ans,
vaguement labrador, mais très sympathique.
La star du Musée, jadis, ce nétait ni Pompon,
ni sa meule, si ses couteaux, cétait la Pomponnette,
un croisé cocker noir comme la suie qui posait pour les
photographes en prenant des allures avantageuses, en leur présentant
son plus beau profil. Pomponnette avait tout compris de son métier,
elle avait conscience, cest une évidence, de perpétuer
la tradition, davoir sur ses frêles oreilles un poids
phénoménal : elle a été longtemps
le dernier chien démouleur ! Dailleurs, avant
de partir, elle a formé Fanny, lépagneul,
puis Olga. La Pomponnette, cétait un vrai chien de
cirque, un chien dune intelligence rare : Pompon la
eu sur le dos de cinq mois à seize ans, il ne sest
jamais remis de sa disparition. Il ne pouvait pas sapprocher
de sa planche, mettre en marche sa meule, sans que sitôt
elle bondisse sur lui pour sacquitter avec abnégation
de son travail.
Cétait quelquun, la Pomponnette !
Elle a suivi Pompon jusquau Danemark, pour épater
les Danois dans un grand magasin, elle a travaillé sur
les rives du Leman, et aussi à Paris. Pompon se souvient
quà Lausanne, un Maître dhôtel
obséquieux lui a demandé : votre chien déjeune
? Elle faisait déjà la première page du journal
local.
Les émouleurs ont été remplacés par
des machines, cétait une race de seigneurs : le travail,
cétait le bagne, mais ils savaient vivre, il y avait
lambiance de la camaraderie, la solidarité, les concours
de belote et les chansons en patois, les champignons et la chasse,
le dimanche matin, pour améliorer lordinaire de la
semaine. Ils étaient libres, mais ils la payaient cher,
cette liberté. Ils ont été les premiers à
se syndiquer, à négocier avec les patrons leurs
conditions de travail, à obtenir des droits et une reconnaissance
professionnelle.
Pompon est le dernier émouleur de Thiers : il faut absolument
quaprès lui un nouvel émouleur reprenne la
meule, un jeune qui en formera dautres, parce que, le regarder
travailler, Pompon, avec son chien, son canari, son savoir faire,
cest rendre hommage à ceux qui, pendant trois siècles,
se sont éreintés la vue et le dos, pour faire vivre
leur ville et leur famille. Cette émotion, aucune machine,
aussi performante soit elle, ne pourra jamais la recréer,
même si elle est plus rentable.
Petit carnet pratique
Thiers est dans le Puy de Dôme, au cur du Parc
Naturel Régional du Livradois Forez (04.73.95.57.57),
entre Clermont-Ferrand et Saint-Etienne. Vous trouvez toutes les
informations nécessaires auprès de lOffice
de Tourisme de Thiers (04.73.80.65.65) et du Musée
de la Coutellerie (04.73.80.29.39). Dans le centre ville de
Thiers, quelques bons restaurants (le Coutelier par exemple ou
LHôtel de lAigle dOr et de Paris) permettent
de découvrir les spécialités auvergnates
comme la truffade, laligot, le Gaperon ou la saucisse de
choux : elle est surtout exceptionnelle à lAuberge
du Montoncel dArconsat (04.73.94.20.96) qui fait hôtel
et restaurant. La Vallée des Rouets se visite à
pieds tous les jours en juillet et en août (navette au départ
de la Place de la Mairie).
paru
dans 30 Millions d'Amis n° 210 d'août 2004
© Pierre-Brice LEBRUN & 30 Millions d'Amis (textes et
photos)
Les chiens
des Puces de Madame Max
Cest son anniversaire, aujourdhui,
Madame Max a invité tous ses copains et ses copines, ses
frères, ses surs et ses enfants, elle a passé
en douce tous ses coups de fil, pour lui faire une surprise. Ils
sont venus, ils sont tous là, ils ont annulé sans
hésiter leurs rendez-vous. Il y a Samantha, la sorcière
rigolote qui tortille du museau quand elle est fâchée,
Jujube, Ursula, Olympe, Sidonie, Ivoirine et Greg, le futur mari
de Samantha, qui ne raterait pour rien au monde une occasion de
rencontrer son amoureuse, mais aussi tous les autres, ses potes,
ses voisins et ses collègues. Ils ont mis leur plus beau
collier, et les voilà qui déboulent lun après
lautre dans les allées du Marché Jules Vallès,
où Madame Max est antiquaire. Elle est connue comme le
loup blanc, Madame Max, aux Puces de Paris Saint-Ouen, avec sa
meute de bouledogues français qui la suit partout. Ils
passent leurs journées dans sa boutique, vautrés
sur leurs coussins, installés comme des bibelots de luxe
entre les vases ou les horloges, cachés sous la commode
Napoléon III, admiratifs devant les glaces et les miroirs
biseautés très Art Déco. Comme ils sont taquins,
il faut vérifier au fond des tiroirs, avant dacheter
et demmener, sils ne sy sont pas caché.
Madame Max, on a un peu oublié son nom, son prénom,
le nom de son magasin, cest Madame Max parce que Max est
son chien préféré, son bouledogue français
de six ans, le chef de la troupe, le papa dUrsula, le mari
de Samantha, le tonton de Jujube : Madame Max et ses chiens, cest
une vraie famille.
Ce nest pas elle qui a décidé dadopter
un bouledogue français, cest le contraire. Un petit
chien bougon sest mis un jour à la suivre dans la
rue, il na pas voulu la lâcher. Madame Max se remettait
difficilement dun grave accident de voiture, elle souffrait
beaucoup et ne se déplaçait quavec des béquilles
: ce nétait pas le moment de ramener un chien à
la maison ! Elle a appelé les gendarmes et la société
centrale canine : son tatouage correspondait à celui dun
berger allemand. Elle a fait mettre des annonces, elle a téléphoné
à tous les vétérinaires des environs : personne
ne connaissait ce chien. La SPA, débordée, lui a
expliqué quà son âge, on ne lui trouverait
plus de maître : cest un vieux chien, un très
vieux chien
Madame Max sest résolue à
le garder, bien obligée. Elle la appelé Yoggi.
Sa convalescence a duré dix mois. Il ne la pas quittée
dun coussinet. Il la veillée jour et nuit,
sans dormir, attentif, constamment aux aguets. Elle était
cassée en mille morceaux, mais il la faisait rire, accumulant
les gags et les bêtises. Il sapprochait doucement
quand elle avait mal, surveillait les allées et venues,
montrait les dents aux inconnus, vérifiait que les soins
étaient bien faits et noubliait jamais lheure
des médicaments : ouaf ! ouaf ! Il ne tolérait pas
le moindre bruit et mettait tout le monde au pas. Il la regardait
tout le temps avec tendresse : plusieurs fois, elle la même
vu sourire, ou cligner de lil, pour lencourager.
Quand elle a été enfin guérie, presque le
jour même, Yoggi sest éteint paisiblement,
dans le canapé, pendant sa sieste. Il est parti heureux
et fier davoir accompli son devoir, en apportant à
celle qui lui avait sauvé la vie tout lamour et le
dévouement dont ses anciens maîtres sétaient
privés en labandonnant. Le mari de Madame Max lui
a tout de suite ramené Max, puis elle a récupéré
Jujube, trouvée un matin sur le seuil, attachée
à la poignée de la porte, avec un petit mot : avec
vous, je sais quelle sera bien.
On est content de se revoir, on se sent, on se renifle, on se
poursuit joyeusement dans les allées du Marché Jules
Vallès, les chineurs nen croient pas leurs yeux,
de découvrir ici une telle colo, qui gambade entre les
bahuts, les buffets et les fauteuils, qui se course au milieu
des luminaires et des jouets anciens de Daniel, le voisin : salut,
toi ! salut les copains ! Ursula ! comment tu vas ?
- Mais, et Max ? où est Max ?
- Papa ? cest vrai, ça : il est où ?
- Mon frère nest pas là ? tu nas pas
vu Max ?
- Max ? cest pas vrai ! il nest pas venu ? mais, cest
son anniversaire !
Madame Max confirme aux chiens stupéfaits que Max est puni
: il est resté à la maison. Les chiens sont très
déçus : ils se faisaient une joie de fêter
ensemble lanniversaire de Max : mais, quest ce quil
a fait, Max, Madame ?
Chez Madame Max, qui habite à la campagne, vivent aussi
le chat Miou-miou et la poule Christiane, qui picore les croquettes
du chat dans sa gamelle. Elle le suit partout et sinstalle
même à ses côtés pour faire la sieste.
Tout ce petit monde vit en parfaite harmonie, sauf que, hier,
Max a invité, pour jouer à la maison, son copain
Marquis le Yorkshire, qui sest mis à courser la poule
dans tout le jardin. La pauvre Christiane nen pouvait plus,
quand Alison, la fille de Madame Max, est intervenue. Max était
mort de rire. Il a été puni pour ne pas avoir aidé
Christiane. Les chiens sont daccord : cest normal,
cest mérité, cest bien dommage.
Ils limaginent tout seul chez lui, tandis queux, ici,
se retrouvent avec tant de plaisir et de joie, mais ils ne sinquiètent
pas pour lui : Max nest pas du genre à se laisser
aller, il a déjà fait le mur, ou il regarde la télé,
30 Millions dAmis, les 101 dalmatiens, Lassie, dont il est
depuis toujours éperdument amoureux, ou les aventures de
Rintintin, son idole, vautré dans le canapé, la
gamelle à portée de la truffe, la baballe ou le
nonos sous loreiller. Madame Max regrette sa sévérité
devant la déception des chiens dépités.
- Bon, les chiens ! on arrête de déprimer et on va
boire un verre, je vous invite !
- Youpee ! moi, je prends un chocolat ! un Coca, pour moi !
Les voilà tous attablés au Café La Péricole,
rue du plaisir, à se raconter des souvenirs et des histoires
drôles. On ne loubliera pas de sitôt, lanniversaire
de Max : il nétait pas là, le pauvre, mais
quest ce quon a bien rigolé !
Le samedi, le dimanche et le
lundi, le plus grand Marché aux Puces du Monde sétend
aux portes de Paris : 11 kilomètres de vitrines sur 7 hectares,
14 Marchés indépendants animés par 2500 marchands
qui accueillent chaque week-end à Saint-Ouen près
de 200.000 visiteurs, plus que la Tour Eiffel !
Saint-Ouen était encore un petit village à la campagne
quand Les Puces sont venues sy installer en 1832 : les autorités
interdisaient les marchés dans la capitale, à cause
de lépidémie de choléra. Entre 1853
et 1870, le Baron Haussmann redessine Paris, il oblige les chiffonniers
à sexiler en banlieue : ils trouvent refuge dans
les champs qui longent les remparts, les Puces deviennent alors
un marché réputé. La poubelle ne sera inventée,
par le Préfet qui lui a donné son nom, quen
1884 : ce sont alors les chiffonniers qui, la nuit, font le travail
des éboueurs. Ils récupèrent et ramènent
leurs trouvailles aux pieds des fortifications. En 1920, Romain
Vernaison construit des cabanes quil loue aux brocanteurs
: cest la naissance du premier marché officiel des
Puces de Paris Saint-Ouen qui porte encore le nom de son créateur.
Madame Max est installée au Marché Jules Vallès
: le mur qui lui sert denseigne monumentale a été
fraîchement repeint, en hommage à Frédéric,
le premier porteur des Puces à posséder son propre
chariot. Comme jadis les forts des Halles, ils sont plusieurs
à se louer aux marchands pour transporter, à travers
la foule, les meubles et les colis. Les amis de Frédéric
se sont cotisés pour marquer Les Puces de son effigie souriante.
Le Marché aux Puces de Paris Saint-Ouen est ouvert toute
lannée le samedi, le dimanche et le lundi, de 10
h à 18 h. On y accède en métro, par la Porte
de Clignancourt (ligne 4) ou Garibaldi (ligne 13), en voiture
ou en bus (le PC), par la Porte de Clignancourt ou la Porte Montmartre,
toutes les infos sont à lEspace daccueil et
dinformation de lOffice de Tourisme de Saint-Ouen
(à lentrée du Marché Paul Bert), 01.58.61.22.90,
ou directement au Marché Jules Vallès, 01.40.11.54.41,
la boutique de Madame Max sappelle Arts et Antiquités
dAlison (06.23.94.59.59).
paru dans 30 Millions
d'Amis n° 208 de juin 2004
© Pierre-Brice LEBRUN & 30 Millions d'Amis
(photos Alen Meaulle)