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   2002 / 2004
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Je me souviens du premier vrai livre que j'ai lu : l'enfant qui disait n'importe quoi d'André Dhôtel, dans une édition de luxe cartonnée. Je me souviens de la couverture blanche et des caractères bleus, du dessin stylisé d'enfant : deux habiles traits de plume. J'avais huit ans. J'étais fier de lire ce livre de grand que j'ai lu à Blankenbergue. Je me souviens du sable et de la lumière si caractéristique de la Mer du Nord. Je crois même que je peux retrouver les bancs sur lesquels je me suis assis en suçant un bâton d'Ostende (une confiserie locale proche du sucre d'orge). J'en ai encore le goût à la bouche.

Je retrouve de la même manière la douceur écœurante des pépites de sucre candi dont je me suis gavé en relisant (un jour parenthèse de mes douze ans) les aventures de Robin des Bois (en deux tomes) dans la collection Rouge et Or (j'ai perdu ces deux livres et j'en recherche un exemplaire).

j'ai passé mes vacances d'été de quatorze ans à bosser comme pompiste dans une station-service Chevron de la banlieue liégeoise. J'en ai deux souvenirs : la guerre, c'est la guerre d'Yves Gibeau, emprunté à la bibliothèque en préfabriqué maintenant détruite (ce livre est malheureusement épuisé) et les boules de Berlin que mon grand'père me livrait pour mon quatre heures. Il s'asseyait devant la petite cabane et me regardait servir les clients. Ma radio ne captait que Liège-Radio.

Bien plus tard, mes dernières vacances bretonnes resteront à jamais liées à la Soie d'Alessandro Baricco, découvert par hasard sur une table de nuit.

J'adore l'univers décalé et l'écriture dépouillée de cet écrivain italien de génie. Je suis à chaque fois emporté par sa facilité à faire vivre ses personnages auxquels il est impossible de ne pas s'attacher : j'ai plus tard dévoré avec le même plaisir les châteaux de la colère (dans lesquels il n'y a pas de château) ou City, tout à fait merveilleux. J'ai pleuré avec Novecento pianiste tellement c'est beau : c'est un peu simple et lapidaire comme critique mais c'est tout ce qui me vient à l'esprit. C'est beau et c'est tendre. C'est drôle et désabusé. C 'est euphorique et désespéré, probablement comme Alessandro Baricco. C'est de la très grande littérature. J'aime beaucoup la littérature italienne. Je mets en tête d'affiche outre Baricco : Sergio Ferrero, Dino Buzzati et Primo Levi.

Je n'oublierai jamais non plus mon émotion à la relecture du Grand Meaulnes sous le pommier d'un verger d'Orgeval. Il n'y a que peu de vrais bons moments sans bon livre à portée de main. Ça ne vous arrive jamais, d'associer un livre à un lieu, à un goût, une odeur, une couleur, une émotion que vous ressentez seulement en voyant la couverture ? Le livre et le moment où vous l'avez lu restent intimement associés. Le livre a le goût du moment qui a l'odeur du livre. J'étais un cancre. Sans les livres et mon grand'père qui m'a appris à les aimer, je le serais resté.

Lorsque je frôle la reliure usée de la comédie légère de Jean-Marc Roberts, je retrouve le croissant et le café posés sur la table d'un café de la place de la République. Je pourrais, mais vous vous en fichez, vous raconter d'où je venais (du Lot, par un train de nuit), et où j'allais ensuite. Jean-Marc Roberts me transporte à chaque fois, comme Patrick Modiano ou Lionel Duroy. J'entre dans l'ambiance qu'ils créent et je ressens presqu'une douleur physique, comme une absence, lorsque j'atteins à reculons la dernière page.
Les anciens Djian (les bons comme Échine : le meilleur), Océan d'Yves Simon, les premiers livres de Didier Van Cauwelaert, me faisaient le même effet.
Et puis, il y a les grands : Kafka, Camus, Ionesco ...

J'ai lu Bouchareb et Moulessehoul à une autre terrasse, celle du Terminus, à Alger, entre la casbah et le port : un libraire passionné de la place Abd El Khader me les a fait découvrir. Je ne savais pas (et lui non plus) que Mohamed Moulessehoul (officier de l'armée algérienne) deviendrait plus tard Yasmina Khadra.
J'ai lu aussi grâce à ce même libraire les vigiles de Tahar Djaout, dans le petit square qui est devant la poste principale. Tahar Djaout a été assassiné le 2 juin 1993. Il reste pour toujours un immense écrivain.

Encore à Alger, où j'ai passé quelques mois et où j'aimerais tant retourner, j'ai relu dans le zoo de Hydra le lion de Joseph Kessel. Un abruti de prof de français m'en a dégoûté en cinquième : la classe a dû l'annôner deux heures par semaine sans le comprendre ni l'apprécier de septembre à juin, en répondant à des questions stupides.
Pour montrer à ce connard combien je l'emmerde, je le relis chaque année et chaque année, il me paraît aussi beau.

J'ai pleuré dans un TGV, désespéré par l'émotion vraie et brute, sans effets ni fioritures, de Martin cet été, de Bernard Chambaz, ému par les effroyables jardins de Michel Quint, (et déçu par les autres écrits). Jj'ai raté un avion à Strasbourg à cause de l'Adversaire d'Emmanuel Carrère dont j'ai aussi beaucoup aimé la classe de neige. J'ai offert le Petit Prince de Saint-Exupéry à mon filleul Hippolyte pour sa naissance.

Ceux-ci ne sont pas forcément mes livres préférés : ce sont des livres que j'ai aimé.
Je vénère Richard Brautigan qui n'aurait pas aimé. James-Oliver Curwood et Fénimore Cooper m'ont fait rêver et voyager avant que je sois assez grand pour le faire en vrai ...
En vacances avec mon autre filleul Dylan, je me suis crâmé le dos sur la plage en lisant Michel del Castillo (excellent !) et le portrait de Dorian Gray ...

Que serais-je devenu sans ces lectures qui ont probablement plus compté dans ma vie que n'importe qui ? je peux répondre : pas grand-chose. C'est pour ça que ça m'énerve d'entendre des écrivains racistes, idiots, désabusés, Houellebecq et autres, de voir des abrutis se pâmer devant ce que certains incultes osent annuellement un chef-d'œuvre sans même l'avoir lu, sans surtout l'avoir apprécié ou compris : lire celui-là pour lire celui-là parce qu'il faut lire celui-là. Les feux de paille ne durent qu'une longue seconde de pub, les alchimistes, parfums et autres niaiseries préfabriquées et artificiellement gonflées. Désolé : autant pour moi.

Je pourrais vous en citer mille autres ! Je vous propose plutôt d'en lire quelques uns.
La fin de mes vacances à Eilat a été en partie gâchée parce qu'au bord de mer (à l'heure de la sieste) je n'avais plus rien à lire. Je ne veux pas que ça vous arrive alors faites-moi confiance : suivez-moi à Eilat ou ailleurs et n'oubliez pas mes bouquins. Choisissez vos lectures en fonction de votre humeur, de votre destination : partez à Helsinki ou Kuusamo avec Arto Paasilina et Leif Davidsen, en Égypte avec Albert Cossery, en Amérique du Sud avec Francisco Coloane et du nord avec John Fante ou à Bergen avec Gunnar Staalesen ...

Jamais vous n'aurez l'impression d'être seul parce que jamais vous ne le serez.
Bonnes lectures et bonnes routes.

pierre-brice

 

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Plusieurs livres cités
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La guerre, c'est la guerre
d'Yves GIBEAU

La Comédie Légère
de Jean-Marc ROBERTS


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