la sélection des romans
de la fourmi
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Je me souviens du premier vrai livre que j'ai lu : l'enfant
qui disait n'importe quoi d'André
Dhôtel, dans une édition de luxe cartonnée.
Je me souviens de la couverture blanche et des caractères
bleus, du dessin stylisé d'enfant : deux habiles traits
de plume. J'avais huit ans. J'étais fier de lire ce livre
de grand que j'ai lu à Blankenbergue.
Je me souviens du sable et de la lumière si caractéristique
de la Mer du Nord. Je crois même que je peux retrouver les
bancs sur lesquels je me suis assis en suçant un bâton
d'Ostende (une confiserie locale proche du sucre d'orge). J'en
ai encore le goût à la bouche.
Je retrouve de la même manière la douceur écurante
des pépites de sucre candi dont je me suis gavé
en relisant (un jour parenthèse de mes douze ans) les aventures
de Robin des Bois (en deux tomes) dans la collection Rouge et
Or (j'ai perdu ces deux livres et j'en
recherche un exemplaire).
j'ai passé mes vacances d'été de quatorze
ans à bosser comme pompiste dans une station-service Chevron
de la banlieue liégeoise. J'en ai deux souvenirs : la
guerre, c'est la guerre d'Yves
Gibeau, emprunté à la bibliothèque
en préfabriqué maintenant détruite (ce livre
est malheureusement épuisé) et les boules de Berlin
que mon grand'père me livrait pour mon quatre heures. Il
s'asseyait devant la petite cabane et me regardait servir les
clients. Ma radio ne captait que Liège-Radio.
J'adore l'univers décalé et l'écriture dépouillée
de cet écrivain italien de génie. Je suis à
chaque fois emporté par sa facilité à faire
vivre ses personnages auxquels il est impossible de ne pas s'attacher
: j'ai plus tard dévoré avec le même plaisir
les
châteaux de la colère (dans lesquels il n'y a
pas de château) ou City,
tout à fait merveilleux. J'ai pleuré avec Novecento
pianiste tellement c'est beau : c'est un peu simple et lapidaire
comme critique mais c'est tout ce qui me vient à l'esprit.
C'est beau et c'est tendre. C'est drôle et désabusé.
C 'est euphorique et désespéré, probablement
comme Alessandro
Baricco. C'est de la très grande littérature.
J'aime beaucoup la
littérature italienne. Je mets en tête d'affiche
outre Baricco : Sergio
Ferrero, Dino
Buzzati et Primo
Levi.
Je n'oublierai jamais non plus mon émotion à la
relecture du Grand Meaulnes sous le pommier d'un verger d'Orgeval.
Il n'y a que peu de vrais bons moments sans bon livre à
portée de main. Ça ne vous arrive jamais, d'associer
un livre à un lieu, à un goût, une odeur,
une couleur, une émotion que vous ressentez seulement en
voyant la couverture ? Le livre et le moment où vous l'avez
lu restent intimement associés. Le livre a le goût
du moment qui a l'odeur du livre. J'étais un cancre. Sans
les livres et mon grand'père qui m'a appris à les
aimer, je le serais resté.
Lorsque je frôle la reliure usée de la
comédie légère de Jean-Marc
Roberts, je retrouve le croissant et le café
posés sur la table d'un café de la place de la République.
Je pourrais, mais vous vous en fichez, vous raconter d'où
je venais (du Lot, par un train de nuit), et où j'allais
ensuite. Jean-Marc
Roberts me transporte à chaque fois, comme Patrick
Modiano ou Lionel Duroy.
J'entre dans l'ambiance qu'ils créent et je ressens
presqu'une douleur physique, comme une absence, lorsque j'atteins
à reculons la dernière page.
Les anciens Djian (les bons comme Échine : le meilleur),
Océan d'Yves Simon, les premiers livres de Didier Van Cauwelaert,
me faisaient le même effet.
Et puis, il y a les grands : Kafka, Camus, Ionesco
...
Encore à Alger, où j'ai passé quelques mois
et où j'aimerais tant retourner, j'ai relu dans le zoo
de Hydra le lion de Joseph
Kessel. Un abruti de prof
de français m'en a dégoûté en cinquième
: la classe a dû l'annôner deux heures par semaine
sans le comprendre ni l'apprécier de septembre à
juin, en répondant à des questions stupides.
Pour montrer à ce connard combien je l'emmerde, je le relis
chaque année et chaque année, il me paraît
aussi beau.
J'ai pleuré dans un TGV, désespéré
par l'émotion vraie et brute, sans effets ni fioritures,
de Martin cet été,
de Bernard Chambaz, ému
par les
effroyables jardins de Michel
Quint, (et déçu par les autres écrits).
Jj'ai raté un avion à Strasbourg à cause
del'Adversaire d'Emmanuel
Carrère dont j'ai aussi beaucoup aimé
la classe de neige. J'ai offert
le Petit Prince de Saint-Exupéry à mon filleul Hippolyte
pour sa naissance.
Ceux-ci ne sont pas forcément mes livres préférés
: ce sont des livres que j'ai aimé.
Je vénère Richard
Brautigan qui n'aurait pas aimé. James-Oliver
Curwood et Fénimore Cooper m'ont fait rêver
et voyager avant que je sois assez grand pour le faire en vrai
...
En vacances avec mon autre filleul Dylan, je me suis crâmé
le dos sur la plage en lisant Michel
del Castillo (excellent !) et le portrait de Dorian Gray
...
Que serais-je devenu sans ces lectures qui ont probablement plus
compté dans ma vie que n'importe qui ? je peux répondre
: pas grand-chose. C'est pour ça que ça m'énerve
d'entendre des écrivains racistes, idiots, désabusés,
Houellebecq et autres, de voir des abrutis se pâmer devant
ce que certains incultes osent annuellement un chef-d'uvre
sans même l'avoir lu, sans surtout l'avoir apprécié
ou compris : lire celui-là pour lire celui-là parce
qu'il faut lire celui-là. Les feux de paille ne durent
qu'une longue seconde de pub, les alchimistes, parfums et autres
niaiseries préfabriquées et artificiellement gonflées.
Désolé : autant pour moi.
Je pourrais vous en citer mille autres ! Je vous propose plutôt
d'en lire quelques uns.
La fin de mes
vacances à Eilat a été en partie gâchée
parce qu'au bord de mer (à l'heure de la sieste) je n'avais
plus rien à lire. Je ne veux pas que ça vous arrive
alors faites-moi confiance : suivez-moi
à Eilat ou ailleurs et n'oubliez pas mes bouquins.
Choisissez vos lectures en fonction de votre humeur, de votre
destination : partez à Helsinki
ou Kuusamo avec Arto Paasilina
et Leif
Davidsen, en Égypte avec Albert Cossery, en Amérique
du Sud avec Francisco Coloane et du nord avec John Fante ou
à Bergen avec Gunnar Staalesen
...
Jamais vous n'aurez l'impression d'être seul parce que jamais
vous ne le serez.
Bonnes lectures et bonnes routes.
pierre-brice
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danois Leif
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Plusieurs livres cités
ci-contre sont
définitivement
indisponibles La guerre, c'est la guerre
d'Yves GIBEAU La
Comédie Légère
de Jean-Marc ROBERTS