Femme sur fond blanc
Depuis toujours je cherche un moyen pour utiliser agréablement
le peu de vie que depuis ma naissance il me reste à me
promener. Sans travailler, c'est pas con mais dur à réaliser.
Un jour j'ai pris une photo, par hasard, une photo normale, une
femme sur un fond blanc. La femme était plutôt bien
et le fond pas mal non plus. Cette photo a eu beaucoup de succès,
sans que je comprenne bien pourquoi. Je l'ai appelée femme
sur fond blanc. Et savoir pourquoi je m'en moque : elle a fait
la une d'un tas de magazines, elle a été tirée
-la photo, après la pose font ce que veulent tous les modèles-
sur des affiches, des posters, des cartes postale, même
sur des tee-shirts et sur des calendriers, elle m'a rapporté
beaucoup de sous alors depuis je me promène, j'utilise
agréablement le peu de vie que depuis ma naissance il me
reste à exploiter le filon. Je décline les couleurs,
femme sur fond jaune, femme sur fond vert, femme sur fond violet,
femme sur fond bleu ... et il y en a toujours à crier au
génie, toutes ont pareillement de succès.
Je devrais remercier les femmes, mais non : c'est au blanc que
je dois tout.
Un jour je mangeais
Un jour je mangeais avec des amis
et l'un deux -je me souviens, c'était un plat indien- a
raconté qu'il avait le matin même été
abordé par un homme-sandwich qui distribuait des tracts.
Pourquoi il a raconté ça je l'ignore, mais il l'a
fait.
D'ailleurs il n'était pas mon ami, et non plus ne l'étaient
les autres convives, moi j'ai pouffé et ce faisant je me
suis étranglé, j'ai toussé et opté
pour une teinte des plus rouges, ils s'attendaient à ce
qu'ainsi je sorte quelque chose d'hilarant, je riais et eux me
regardaient dans l'expectative en souriant.
A cette heure-ci je préfère, ai-je dit, un homme-tract
qui distribuerait des sandwiches.
Et j'ai fait un bide.
La grenouille et le héros
Je marchais d'un bon pas normal sur le bord de la route, pour
tout dire je revenais de la gare. J'ai vu une grenouille. Une
petite grenouille qui serait peut-être devenue princesse
si je l'avais embrassée mais moi il faut que je sois clair,
les grenouilles, les embrasser n'est pas dans mon habitude. Elle
se hissait sur le trottoir.
A deux cents mètres il y a un étang bordé
de marécages, je me suis dit c'est de là qu'elle
vient. Deux cents mètres ! Pour une grenouille, sûrement
que ça représente une trotte. J'ai rigolé
parce que j'ai pensé qu'elle voulait se sortir du caniveau,
qu'elle pustulait à un poste plus élevé.
Et j'ai continué ma route.
Le lendemain dans le métro j'ai séparé deux
femmes qui comme des chiffonniers d'hier se foutaient dans la
gueule des mandales et leurs poings serrés. Après
qu'elles se soient calmées grâce à mon intervention
je me suis assis sur un strapontin pour lire. En fait je ne lisais
pas, je me donnais une contenance, style décontracté,
je surprenais les regards de voyageuses admiratives et de voyageurs
jaloux. La rame a continué son trajet et moi mon voyage,
des gens sont descendus, d'autres sont montés, ce qui fait
qu'après une dizaine de stations plus aucun des passagers
n'avait assisté à la bagarre, je n'étais
pour eux pas un héros mais dans ma tête si. Je me
suis senti aussi petit et déprimé que la grenouille.
Deux cents mètres ! Et encore deux cents pour rentrer ...
Aucune de ses congénères n'a pu la voir grimper
sur mon trottoir, moment intense, aucune de ses congénères
n'a pu l'admirer, peut-être même -sûrement,
une grenouille c'est très con- qu'elles coassent et s'en
foutent.
Dur d'être une grenouille ! Dur d'être un héros
!
" nouvelles" de Pierre-Brice LEBRUN, style BRAUTIGAN,
1988/1990