Les fèves de cacao de Colombie, du Ghana, ou de Vanuatu arrivent
à Roanne dans des sacs en toile de jute de 60 kilos, elles
apportent avec elles des senteurs dAfrique, dIndonésie
et dAmérique du Sud. François
Pralus les accueille en haut des marches de la chocolaterie
familiale : ils ne sont plus que trois chocolatiers, en France,
à torréfier eux-mêmes leurs fèves, à
les sélectionner là-bas, à lombre des
cacaotiers, avant de les ramener dans leur arrière-boutique.
Les autres, les cuisiniers et les pâtissiers, utilisent un
chocolat dit de couverture, des grosses tablettes dun kilo
quils travaillent une fois fondues.
François Pralus s'éclate dans le chocolat depuis déjà
30 ans : après son apprentissage, dabord familial,
aux côtés dAuguste Pralus, son père, chocolatier
prédestiné, né à Mars, sur les Côtes
Roannaises, inventeur de la divine Praluline,
la brioche au beurre constellée de pralines éclatées,
pour laquelle je me damnerais, il saguerrit chez Lenôtre,
avant de diriger le restaurant Troisgros à Rio De Janeiro.
Excellent cuisinier, il est tour à tour chef pâtissier
à bord du Mermoz, puis dans les cuisines du réputé
Méridien de Nice, avant de prendre les rênes de la
chocolaterie de papa, quil développe et anime avec
enthousiasme. Depuis, il a acheté ses propres plantations,
à Madagascar et sur lîle de Nocibé. Les
fèves y sont élevées et bichonnées par
des planteurs dévoués, aidés de zébus
sobres et placides. Il explique avec gourmandise qu'il existe deux
grandes variétés de cacao, le criollo et le forastero,
comparables, pour le café, à larabica et au
robusta. Sur lîle de Trinidad, au large du Vénézuéla,
à quelques encablures des Grenadines, est né un hybride,
le trinitario, que lon retrouve à Madagascar, en Équateur,
et dans toute lAmérique du Sud. Mais il en va du cacao
comme du vin, le cépage ne fait pas tout : le terroir où
il sépanouit, la terre qui lui transmet son énergie,
ses racines, son histoire, le soleil qui le berce, lhomme
qui le cueille, donnent au fruit sa personnalité, son caractère.
Le cacao a aussi beaucoup de points communs avec le café
: leur exigence et lalchimie, un rien magique, du travail
quils imposent, sont assez semblables.
Là-bas, en Jamaïque, à Java ou à Sao Tomé,
des cabasses du cacaotier, on a retiré les fèves,
encore enrobées dans une pulpe blanche au goût de litchi.
On les a laissé fermenter neuf jours dans des caisses en
bois : cest une étape très importante, primordiale
et délicate, qui déclenche les arômes précurseurs.
Le cur de la fève doit devenir brun, dun beau
brun bien franc, alors quil garde sa couleur violette dorigine
si la fermentation nest pas correctement menée. Les
fèves sont ensuite séchées, de quinze jours
à trois semaines, pour permettre leur transport et arrêter
leur fermentation.
Quand elles arrivent à Roanne, les fèves dépaysées
sont très légèrement grillées, la température
et la durée de leur cuisson varient selon leur provenance
: cest tout un art de les adapter, sujet dintenses discussions
entre François Pralus et ses ouvriers, aussi entêtés
et passionnés que lui.
Lenvoûtant parfum du cacao, de plus en plus chocolaté,
se met à embaumer latelier, où une quarantaine
de pâtissiers et douvriers sactive. Les fèves
grillées sont épluchées par une sorte de moissonneuse-batteuse
immobile, avant dêtre raffinées, écrasées,
broyées et malaxées : cette opération, qui
dure 72 heures, sappelle le conchage. Cest le moment
où il faut ajouter le sucre et le beurre de cacao : absolument
rien dautre, jamais ! chez Pralus, on peut rire de tout, mais
il est interdit de plaisanter avec la qualité du chocolat
: cest ainsi depuis Auguste, et pas près de sarrêter
!
Le chocolat est un met délicat, un délice exigeant
: pas de coup de chaud, pas de coup de froid, sinon il blanchit.
Il ne faut jamais le conserver au réfrigérateur, toujours
préférer lombre à la lumière,
lair sec à l'atmosphère humide. Le chocolat
de couverture de François Pralus est particulièrement
réputé : cest la matière première
préférée des Chefs, qui lutilisent à
travers toute la France pour confectionner des desserts dexception.
On lapprécie et on le déguste sans le savoir
sur les plus grandes tables, comme dans les Relais & Châteaux
: que deviendrait, sans le chocolat de François Pralus, la
dariole, cet inoubliable gâteau mollet en forme de case africaine
en pisé, que son ami denfance Michel
Troisgros sert dans son café épicerie Le
Central ?
Dailleurs, il le répète, Michel Troisgros, Grand
parmi les Grands, en saupoudrant de sucre glace sa fabuleuse dariole,
quil nhésite jamais à goûter, faisant
ainsi entorse à son légendaire régime : le
secret dune bonne cuisine, cest dutiliser des
bons produits.
Dans
les boutiques de François Pralus, on trouve, emballées
de papier de soie multicolore, des Pyramides des Tropiques, sélection
de dix chocolats noirs, en format petits carrés ,
ou en tablette pour gourmands : il faut croquer, re-croquer et comparer,
avec à la main un verre de Maury Rouge, ce vin ensoleillé
qui pousse au pied des Pyrénées, entre les rochers
et les châteaux cathares (le
Saint-Roch de Marc et Emma Bournazeau, ou le Mas Amiel dOlivier
Decelle, sont et resteront les meilleurs amis du chocolat).
Faire du chocolat, cest vrai, cest comme faire du vin
: pour donner vie à un Grand Cru, il faut du temps, de lattention,
et beaucoup de travail. Il y a des Grands Crus du chocolat, très
éloignés des tablettes du supermarché, comme
il y a des Grands vins, vagues cousins des rouges limés :
issus dun seul terroir, ou délicatement associés,
le criollo, le trinitario et le forastero dégagent des arômes
subtils, corsés ou vanillés, parfois épicés
ou acidulés, comme le chocolat dIndonésie.
Leur nez est complexe, intense, leur présence en bouche,
douce ou amère, révèle leur personnalité,
leur caractère, leur onctuosité ou leur dynamisme.
François Pralus élabore de savoureux mélanges,
le Caracas (avec des cacaos arrivés de Trinidad, du Vénézuéla
et de lÉquateur), le fabuleux Fortissima (du Ghana,
de lÉquateur et de Java), ou le moelleux Melissa, chocolat
métis dIndonésie, ainsi nommé en clin
dil à la chanson de Julien Clerc.
Chacun trouvera un jour le chocolat qui lui convient, celui qui
lui ravira le palais pour la vie : nul doute alors quaprès
un long voyage, il sera né à Roanne, entre les mains
habiles de François Pralus, chocolatier rêveur et passionné,
qui, avec modestie, sefface derrière son équipe,
derrière son chocolat, derrière ses plantations et
ses amis, chocolatier voyageur qui va de lavant sans se reposer
sur ses tablettes : il sait que rien ny est gravé pour
la vie.
Bonnes routes chocolatées : qu'elles soient roannaises ou
ne soient pas !
Faites vous un petit plaisir
allez, à Roanne, manger
chez Troisgros (Michel, le fils, a pris la succession de Pierre,
le père, lui-même, avec Jean, le frère, successeur
de Jean-Baptiste et Marie, les parents), soit au restaurant (de
135 à 170 euros le menu), soit au café épicerie
Le Central, qui le jouxte et qui est plus accessible (comptez une
quarantaine d'euros) ...
... vous pouvez même, du coup, dormir à l'hôtel
(4 étoiles, 18 chambres, de 220 à 440 euros + 24 euros
de petit-déjeuner), ou juste à côté,
en face de la gare au Grand
Hôtel un trois étoiles très chouette (40
euros la chambre)
Infos pratiques
La
pâtisserie Pralus, 8 rue Charles de Gaulle à Roanne,
04.77.71.24.10
Le Salon de thé Pralus, 56 rue Charles de Gaulle à
Roanne, 04.77.71.22.61
Hôtel
restaurant Troisgros, place Jean Troisgros à Roanne,
04.77.71.66.97
Le Central, 20 cours de la République à Roanne, 04.77.67.72.72
Grand
Hôtel 18 cours de la République à Roanne,
04.77.71.48.82
paru dans le Gazoline 119 de janvier 2006 (en décembre 2005)
© Pierre-Brice LEBRUN & Gazoline
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