Bernard Dubourg, souffleur de
verre
avant d'être installé à Toulon sur Arroux
(71), parfois Bernard coupait du bois
Comme chaque année Bernard a une maison. Une maison qui
a deux côtés* mais l'hiver approche.
Comme chaque année il va faire froid dehors alors Bernard
va couper du bon bois pour qu'il fasse chaud dedans.
Comme chaque année quand arrive l'hiver, Bernard va dans
la forêt pour couper du bon bois : il débite des
troncs entiers déjà couchés en bons bouts
d'un bon mètre, et il les ramène à tombereau
ouvert à côté de sa maison.
Bernard range ses bons bouts d'un bon mètre à droite
de sa maison. Il les range provisoirement à droite comme
chaque année.
Il en fait des bonnes piles. Des bonnes piles bien droites et
bien stables de bons bouts d'un bon mètre.
Des bonnes piles de bon bois comme chaque année.
Bernard prépare sa tronçonneuse.
Il la démonte, sa tronçonneuse, puisque comme chaque
année quand l'hiver approche, elle fait des caprices .
Toute l'année elle marche bien, la tronçonneuse
de Bernard, mais tout le monde s'en fout, personne ne s'en sert.
Par contre chaque année quand l'hiver approche, elle tombe
en panne, c'est sûr. Alors il faut la nettoyer et la régler,
la huiler et lui retendre sa chaine, lui graisser sa patte et
la convaincre de démarrer. Il faut faire ça comme
si de rien n'était. Comme si elle n'allait pas tomber en
rade cette salope.
Bernard prépare sa tronçonneuse pendant que ses
manoeuvres se prennent un bon canon et un bon bout de bon saucisson,
ou une bonne ruche au bon blanc-cassis. Comme chaque année.
Bernard emmène ses manoeuvres et sa tronçonneuse
dans la forêt pour couper du bon bois : il débite
des troncs entiers déjà couchés en bons bouts
d'un bon mètre.
Et aussi des âneries comme chaque année.
Après il faut mettre les bons bouts d'un bon mètre
dans le tombereau ouvert, les ramener à la maison, les
décharger et les ranger.
Les ranger à droite de la maison de Bernard. Les ranger
provisoirement à droite de la maison comme chaque année.
En faire des bonnes piles. Des bonnes piles bien droites et bien
stables de bons bouts d'un bon mètre.
Des bonnes piles de bon bois comme chaque année.
La tronçonneuse tombe en panne mais la maison a deux côtés,
alors Bernard rentre dans sa maison la réparer en râlant.
Sa tronçonneuse.
Bernard répare sa tronçonneuse pendant que ses manoeuvres
se prennent un bon canon et un bon bout de bon saucisson, ou une
bonne ruche au bon blanc-cassis. Comme chaque année.
Bernard a réparé sa tronçonneuse et est reparti
dans la forêt, avec son tombereau et ses maneuvres. Il accumule
les bonnes piles et tronçonne les troncs entiers déjà
couchés. Il met les bons bouts d'un bon mètre dans
le tombereau, les ramène à sa maison, les décharge
et les range.
Il les range à droite de sa maison. Il les range provisoirement
à droite de sa maison comme chaque année. Il en
fait des bonnes piles. Des bonnes piles bien droites et bien stables
de bons bouts d'un bon mètre.
Des bonnes piles de bon bois comme chaque année.
Mais Bernard a une maison qui a deux côtés comme
chaque année quand l'hiver approche.
Un côté droit où il a rangé provisoirement
les bons bouts d'un bon mètre qu'il a ramené de
la forêt avec ses manoeuvres et son tombereau ouvert. Il
en a fait des bonnes piles. Des bonnes piles de bons bouts d'un
bon mètre, bien droites et bien stables comme chaque année.
Et un côté gauche où il va ranger provisoirement
les bons bouts d'un bon demi-mètre qui, quand ils étaient
à droite, étaient des bons bouts d'un bon mètre.
Quand il aura coupé en deux, ces bons bouts d'un bon mètre,
avec un banc de scie qui va tomber en panne ou tourner à
l'envers comme chaque année, il aura des bons bouts d'un
bon demi-mètre qu'il pourra ranger provisoirement en bonnes
piles bien droites et bien stables de bons bouts d'un bon demi-mètre,
à gauche de sa maison. Mais ces bons bouts d'un bon demi-mètre
il va falloir les trier pendant que Bernard réfléchira.
Il faudra les trier en bons bouts de bon bois d'un bon demi-mètre
pour la chaudière et un bons bouts de bon bois pourri d'un
bon demi-mètre pour la cheminée, mais si c'est plus
tu t'en fous, surtout que Bernard commence à en avoir ras
sa casquette de ce putain de bois, de ce putain d'hiver qui approche,
même qu'il va faire froid, et de cette putain de maison
qui a deux côtés.
Il faudra les trier, et aussi les emmener, en brouette, du côté
droit au côté gauche, le long du côté
route (mais ça compte pas), puis il faudra les ranger en
bonnes piles bien droites et bien stables de bons bouts d'un bon
demi-mètre, ranger provisoirement tous ces bons bouts de
bon bois, pourri ou non, en bonnes piles bien droites et bien
stables de bon bouts d'un bon demi-mètre.
Provisoirement en attendant de les foutre au feu.
Le banc de scie de Bernard tombe en panne et tourne à l'envers
comme chaque année vu que c'est un copain de la tronçonneuse.
Bernard le répare en râlant pendant que ses manoeuvres
se prennent un bon canon et un bon bout de bon saucisson, ou une
bonne ruche au bon blanc-cassis.
Comme chaque année.
Bernard le répare en râlant comme chaque année
et ça arrange tout le monde : plus il râle moins
il bosse, et plus ses manoeuvres peuvent se prendre un bon canon
et un bon bout de bon saucisson, ou une bonne ruche au bon blanc-cassis.
Comme chaque année.
Même quand l'hiver n'approche pas la maison de Bernard a
deux côtés.
Encore que l'hiver approche toujours, même que si juste
il vient de s'en aller, il approche quand même, vu que la
terre tourne, et il nous retombera dessus dés que Bernard,
dans un an comme chaque année, préparera sa tronçonneuse.
La maison de Bernard a deux côtés : un côté
gauche, un côté droit, et aussi (mais ça compte
pas) un côté route, mais pas de côté
dos car le côté dos est adossé à la
colline, on y vient à pied, on ne frappe pas, ceux qui
vivent là ont caché la clé sous la poutre
de la véranda, on ne frappe pas sinon le gars qui est là
haut avec son petit bouquet d'églantines pourra continuer
à siffler et siffler tant qu'il pourra, elle ne viendra
pas.
La colline, c'est la colline de Bernard.
La maison, c'est la maison de Bernard.
Bernard a décidé un jour qu'une maison à
deux côtés normaux plus un côté route
(mais ça compte pas), ce n'était pas une belle maison,
et Bernard, sa maison, il voulait qu'elle soit la plus belle.
Dedans et dehors.
Alors Bernard a acheté une pioche pour attaquer la colline.
Mais c'est du rocher, on lui a dit. Et alors, il a répondu.
Bernard travaille dans sa maison, il la répare et la change
toute : les pièces de droite, il les met à gauche,
les fenêtres de gauche il les met à droite, les plafonds
bas il les soulève, les plafonds hauts il les rabaisse
au rang de planchers, les murs porteurs il les abat et les murs
abattus il les consolide pour les introniser porteurs, les pièces
finies il les recommence ailleurs, et laisse les pièces
pas commencées en friche pour après. Il la répare,
Bernard, sa maison, et il la refait toute. Bernard travaille dans
sa maison et parfois quand il fait une pause, il attaque la colline
pour se changer les idées.
Il y va de bon coeur et avance par an d'un bon bout d'un bon mètre.
Il a lancé son attaque du côté droit. Il l'attaque
de front, courageusement.
Dans dix ans Bernard aura déjà avancé d'un
bon bout de dix bons mètres.
Bernard est enthousiaste et rêve du jour où il pourra
faire le tour des quatre côtés de sa maison.
Bernard pioche.
La colline s'efface.
Seulement le jour où Bernard donnera le dernier coup de
pioche, le jour où enfin il pourra faire le tour des quatre
côtés de sa maison, la maison ne sera plus appuyée
à la colline, et la colline, vexée, va laisser tomber
la maison. La maison va s'effondrer tranquillement, elle va se
pencher sur son côté dos, elle va se coucher, vaincue,
elle va se répandre, pierre de taille par pierre de taille,
brique par brique, planche par planche, elle va s'allonger, elle
va tout laisser tomber, et Bernard n'aura plus qu'à recommencer.
Ailleurs ...
N'empêche, il continue de piocher, il continue de réparer
sa tronçonneuse, de travailler dans sa maison et de la
changer toute. La terre continue de tourner, l'hiver de se rapprocher,
les manoeuvres continuent de se prendre un bon canon et un bon
bout de bon saucisson, ou une bonne ruche au bon blanc-cassis,
et les bons bouts d'un bon mètre continuent à s'entasser
en bonnes piles bien droites et bien stables ...
C'est beau la vie, non ?
* plus un côté route (mais ça compte pas)
Pierre-Brice LEBRUN
nouvelle parue in LA TOUR EIFFEL, juillet 1993
écrite probablement en 1988