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escapade au bout du bout du Monde en Algarve au Portugal


Je vous écris du bout du bout du monde : quand la terre était plate, les marins qui s’aventuraient à l’horizon tombaient irrémédiablement dans le vide.

Je vous écris de
Sagres, fasciné par l’océan, comme l’était sûrement Henri le Navigateur (1394-1460). Il rêvait de découvrir le Monde, de dompter les flots et les monstres marins, il voulait faire avancer la science et rayonner la culture. Il a fait édifier ici, en 1415, une école de navigation, une communauté de chercheurs et de cartographes, un chantier naval où ont été construites les caravelles des explorateurs.

Grâce à lui,
le Portugal a donné à l’Europe les navigateurs les plus intrépides. Ils sont partis de Lagos, tout à côté, mais ils ont préparé à Sagres leurs voyages insensés, dans cette forteresse battue par les vents. Ils ont pris des risques inouïs, fait les paris les plus fous avant de filer tout droit, pour coloniser d’abord Madère (1418), puis les Açores (1432), peut-être les derniers vestiges de l’Atlantide, la Guinée (1444) et les Iles du Cap-Vert (1460).

Guidés par le soleil et les étoiles, étudiés dans cette école fortifiée, cramponnée, comme une figure de proue, aux
côtes déchiquetées de l’Algarve, ils se sont enhardis. Des vaisseaux portugais visitent l’embouchure du fleuve Congo en 1482, Bartholomeu Dias découvre le Cap de Bonne-Espérance en 1488, Vasco de Gama le franchit en 1497 pour rejoindre les Indes. Trois ans plus tard, Cabral appelle Terra de Santa Cruz le Brésil, à qui le Portugal accorde l’indépendance en 1822. Estevao et Cristovao de Gama, en explorant l’Abyssinie et le Tigré, sont les premiers à remonter le Nil. Ils sont tous revenus à Sagres, pour se raconter leurs exploits, pour préparer de nouveaux départs. Le touriste idiot pense entendre seulement le vent qui souffle, mais le doute n’est pas permis à qui sait tendre l’oreille : ils sont là. Henri le Navigateur n’a pas vu les esclaves déportés par ses marins, les civilisations anéanties par ses curés, les peuples massacrés par ses soldats : sa statue, à Lagos, tourne le dos au marché d’esclaves, pour regarder la mer. Comme la plupart des visionnaires, il était pavé de bonnes intentions : c’est aussi, paraît-il, le cas de l’Enfer. La forteresse se visite, le site est superbe, plus que les bâtiments, il vaut la balade, le long de la mer, des criques et des rochers …

Depuis le XVe siècle,
le petit village de pêcheurs de Sagres n’a probablement pas changé, avec ses murs blanchis à la chaux, son port abrité, ses petites barques multicolores, sa végétation rachitique, durement éprouvée par le climat, alors qu’ailleurs, à l’abri du vent, les routes sont bordées de glycines et d’hibiscus, d’arômes, d’oliviers et de bougainvillées, d’amandiers, de citronniers et d’acacias, d’orangers, de magnolias et même de bananiers ! On retrouve la civilisation à Lagos, un village paisible construit à flanc de colline, tourné vers l’Océan, avec un centre-ville où il fait bon déambuler et s’attarder dans les petites ruelles qui offrent un peu d’ombre, sur la grande place animée où Henri le Navigateur attend le retour de ses capitaines. On peut aussi se balader à Lagoa, à Albufera, à Porches pour la céramique, dans la vieille ville de Portimao (où il ne faut pas rater le Mercado, tous les jours sauf le dimanche), et à Silves pour le château et la terre rouge. L’Algarve côtière, paradis des randonneurs (des heures et des heures de marche le long de la mer sans voir âme qui vive), est bordée par la Sierra de Monchique, où il faut aller faire un tour, pour les forêts, les sources, la fraîcheur et les superbes paysages (Algarve vient de l’arabe Al Gharb, la sierra).
On fait en quelques minutes le tour du village, minuscule, malgré les efforts de la municipalité qui crée des jardins, aménage des rues piétonnes et repeint les façades de tons bigarrés. Les clochers ressemblent à des minarets, les églises à des mosquées, l’envahisseur de jadis n’a pas laissé de souvenir seulement en Andalousie !

On ne peut pas, bien sûr, résumer le Portugal à l’Algarve et à
Faro, sa capitale, pourtant cette région est particulièrement attachante, bien que pas toujours très accueillante (on va dire rustre), avec ses 300 jours de soleil par an (il fait 14° en hiver, 25° en été), pour 150 kilomètres de côte, pas encore trop bétonnée, sauf quelques oasis pour touristes anglais et allemands nés en short. Soyez rassurés, ils n’en sortent guère. L’architecture semble raisonnée, enfouie dans la végétation, le tourisme intelligemment développé.

L’Algarve a su rester assez sauvage et plutôt digne
, elle vise le touriste haut de gamme, en espérant qu’il saura se tenir, avec 24 golfs insérés souvent dans des hôtels. Les Portugais seraient-ils les Jordaniens de la Méditerranée ? refuseront-ils de se laisser coloniser par des hordes de vacanciers huilés ? sauveront-ils leur authenticité en parquant ces touristes, friqués ou fauchés, à Portimao et à Alba ? Prions pour que jamais l’Algarve ne ressemble à Majorque ou à Marbella, elle ne le mérite pas.

On visite facilement le Portugal en voiture, de Braga à Faro, en passant par Porto, et évidemment par Lisbonne. Le chemin de fer est peu développé : il faut préférer l’autocar. Il existe une étonnante chaîne d’auberges gérées par l’État : les pousadas. Installées dans des monuments historiques, palais, monastères, elles doivent préserver le patrimoine en accueillant les voyageurs.

On profite des 800 km de côte de ce petit pays devenu indépendant avec des œillets pour seule arme, après avoir été, en 1521, le premier Empire maritime du Monde.
Vous envisagez une escapade de printemps ? attention ! ne vous avisez pas d’aller à Faro passer le week-end : le dimanche, tout est fermé, absolument tout, les restos, les bistrots, les boutiques, les musées, l’office de tourisme baisse le rideau, même les passants cessent de passer, vous pouvez à la rigueur vous rabattre sur Auchan, en périphérie, ou sur quelques supérettes tristounettes disséminées dans la ville déserte. Reste la plage, avec des provisions. Même
la plus étonnante attraction de la ville, la Capela d’Ossos, la chapelle des os, entièrement tapissée de 1.200 crânes humains, est inaccessible.

On se sent bien en Algarve, tranquille. Les cigognes ne s’y sont pas trompées, sur la route de l’Afrique, celles qui ont voulu se reposer n’ont jamais redécollé !
Bonnes routes à vous, boa viagem !

paru dans Gazoline 99 de mars 2004 (paru en février)
© Pierre-Brice LEBRUN & Gazoline




 



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Où manger ?

À Faro, au Restaurant de la Fin du Monde (chez Manuel Dias Jacinto), place Vasco de Gama, en plein centre ville près du port et des rues piétonnes (d’excellents poissons pour 7 à 8 euros, vin et pain compris dans une ambiance de cantine carrelée). Attention : au Portugal, on paye au resto le pain (de 0,30 à 1 euros), parfois l’eau (à peu près 1 euro), et de temps en temps les couverts, même quand on ne les commande pas : ce sont des petits hors d’œuvre, pâté, olives, pain et beurre, fromage.
À Lagos, au Piri-Piri (du nom d’une sauce au piment rouge importée d’Angola), rue Lima Leitao (aussi en centre ville) : comptez tout compris une dizaine d’euros par personne. On mange pour pas cher un peu partout du poisson frais ou du bacalhau (de la morue séchée), des sardines, des grillades surtout de poulet dans les churrasqueira (il y en a autant que des fritures en Belgique), et des sopa roboratives, comme caldo verde, un bouillon aux choux saucisse huile d’olive et pommes de terre ou la sopa alentejana, mijotée avec du pain et de l’ail.

On trouve d’excellents gâteaux à la pastelaria Almeida, sur l’esplanade du 19 décembre, dans la Marino de Portimao, le cœur de la vieille ville.